Tribune de Stéphane Boujnah parue dans Libération, le 28 janvier 2011, à l'occasion des États Généraux du Renouveau de Grenoble.
Le projet républicain conçu à la fin du XIXème siècle, et déployé jusqu’à la fin du XXème, visait à fabriquer une cohésion sociale fondée largement sur l’alphabétisation de masse puis la formation du capital humain, la mise en place d’une protection sociale étendue et la croissance de notre économie permettant un accroissement régulier de notre niveau de vie. L’ensemble s’ancrant dans un territoire. Les effets de la mondialisation bouleversent ce modèle et créent de nouvelles inégalités.
D’un côté, les Français qui voyagent travaillent dans des entreprises exposées à la dureté des marchés mondiaux, mesurent les nouvelles menaces que crée le monde nouveau. Mais ils sont souvent prompts à se projeter avec confiance dans ce monde et à accepter dans nos structures sociales des ajustements devenus incontournables au regard des transformations induites par la croissance de la Chine, l’Inde, le Brésil ou le Mexique. D’autre part, des Français profondément ancrés dans des réalités purement locales ou qui travaillent dans les secteurs "non-exposés" sensibles soit au discours de déni des réalités mondiales, soit aux anxiétés collectives souvent caricaturales que génère la méconnaissance des faits.
La nouveauté est probablement que ce fossé profond qui se creuse au sein de la République n’est plus lié aux segmentations sociales traditionnelles. Le cadre supérieur du groupe mondial côtoie dans sa vision du monde le salarié peu qualifié de l’entreprise manufacturière exposée chaque jour à la concurrence chinoise, l’étudiant de faculté passé par le programme Erasmus ou encore l’employé habitué aux voyages low-cost. En revanche, le notable pratiquant une profession réglementée protégée de la concurrence mondiale rejoint dans la perception du monde l’agent de la collectivité locale, le commerçant, l’employé des réseaux locaux. Les choses ne sont évidemment pas aussi caricaturales, mais il reste que les inégalités se creusent au sein de la République entre ceux qui progressivement se délocalisent mentalement et ceux qui se sur-localisent mentalement.
Recréer un modèle de cohésion républicaine requiert un nouveau consensus largement partagé sur la perception du monde nouveau. Le désenclavement intellectuel de la société française est en partie la responsabilité des médias. C’est certainement la priorité des responsables politiques, des chercheurs et des think-tanks qui doivent proposer les moyens concrets de permettre à tous les Français de retrouver la confiance dans le monde nouveau.
http://www.liberation.fr/politiques/01012316622-donner-confiance-dans-le...