header49

Faut-il avoir peur des délocalisations ?

La question des délocalisations a cessé d’être une affaire de spécialistes. Elle est désormais installée au cœur du débat public dans des pays de tradition économique et sociale aussi différents que les Etats-Unis, l’Allemagne ou la France. Sur ce plan, au moins, la référence à « l’exception française » utilisée parfois de manière ironique pour mettre en évidence les travers hexagonaux, n’est guère fondée.
Au sens commun du terme, les délocalisations sont perçues comme des opérations de transfert d’activités économiques, industrielles et de services vers des pays à bas salaires. Aux yeux de l’opinion, elles sont généralement vécues comme un traumatisme car identifiées à des pertes d’emploi. Dans un contexte économique où le chômage reste élevé, le lien est en effet vite fait entre pertes d’emplois et délocalisations. En Allemagne et en France, cette liaison est perçue par les opinions publiques comme très forte. Mais elle n’est pas non plus négligeable aux Etats-Unis où le ralentissement du rythme de création d’emplois après 2001 coïncida avec l’écho rencontré par des rapports alarmistes sur les délocalisations.
Or sur cette question, il existe depuis toujours un décalage persistant entre la manière dont les économistes évaluent et mesurent les délocalisations et la façon dont les citoyens se représentent le problème. La quasi-totalité des économistes ont tendance à dire que le phénomène des délocalisations, avec les pertes d’emplois qu’il entraîne, n’est qu’une toute petite partie d’un processus de « destruction créatrice » lui-même à la base du système capitaliste en économie de marché.
Autrement dit, les conséquences des pertes d’emplois liées aux délocalisations seraient mineures par rapport à l’ensemble des pertes d’emplois dans une économie. Mais pour le citoyen ordinaire et de nombreux chefs d’entreprise, cette mesure ne correspond pas à ce qu’ils voient ou à ce qu’il vivent. On aura beau leur expliquer que les délocalisations sont un processus normal de destruction créatrice ou que leur ampleur est bien moins grande qu’on ne le pense généralement, ils verront que localement, certaines délocalisations ont des conséquences non seulement sur l’emploi, mais également sur l’ensemble du tissu de la région. Qui a donc raison ? L’économiste qui aligne ses chiffres ou le citoyen ordinaire qui exprime ses craintes ?

Comment expliquer un tel décalage ? Faut-il y voir la traditionnelle distance entre les élites cultivées et les citoyens qui le sont moins ?
C’est précisément à ces questions que Lionel Fontagné tente de répondre ici de manière précise, argumentée et dépassionnée.
Avant de résumer ses arguments, il faut dire ici que ce décalage préoccupant en démocratie, entre élites imprégnées par la complexité du monde et citoyens imprégnés par leur vécu, n’est pas nouveau. Il y a une quinzaine d’années, quand l’écart salarial avait commencé à se creuser entre travailleurs qualifiés et non qualifiés, la question avait été posée : fallait-il mettre le déclassement des non qualifiés sur le compte du progrès technique ou de la mondialisation ? Dans leur quasi-totalité, les économistes répondaient que la première explication était la meilleure car la compétition mondiale n’affectait que les secteurs exposés à la compétition des pays à bas salaires. Or, à partir du moment où les échanges avec ces pays ne représentaient qu’une part modeste des échanges des pays riches, le déclassement des non qualifiés ne pouvait être que proportionnel au volume des échanges avec ces mêmes pays. Toute autre interprétation était disqualifiée car jugée non rationnelle et non étayée. Or cette hypothèse rassurante est aujourd’hui partiellement démentie par certains travaux consacrés à ce que l’on appelle « l’innovation défensive ». Sans entrer dans le détail, notons simplement ceci : l’impact de l’échange international sur le travail non qualifié est en réalité plus fort qu’on ne le pense ou le pensait, car le fait même de se lancer dans la compétition internationale incite une entreprise à utiliser de plus en plus de travailleurs qualifiés, et cela quelle que soit l’orientation géographique de ses échanges. Du coup, l’idée simpliste et rassurante selon laquelle le déclassement des travailleurs non qualifiés serait peu corrélé avec l’échange mondial s’en trouve affaiblie.
Quel lien ce problème entretient-il avec le débat sur les délocalisations ? Méthodologiquement, il doit nous conduire à redoubler de prudence face aux explications trop simples et admettre que les raisonnements des économistes les plus rationnels et les plus compétents peuvent se trouver contredits. Or ce type de problème se retrouve dans le débat sur les délocalisations. Il est en effet possible, comme le montre Lionel Fontagné, que certaines opérations de restructuration industrielle, que l’on distingue soigneusement des délocalisations à proprement parler, relèvent du même processus d’innovation défensive. Les entreprises se restructureraient et détruiraient certains emplois pour se prémunir par avance de la concurrence des pays à bas salaires. Il y aurait ainsi plusieurs définitions –plus ou moins larges des délocalisations- qui permettraient précisément de comprendre l’écart de perceptions entre économistes et citoyens.
Lionel Fontagné est économiste. Son point de vue est donc celui d’un économiste. Mais il se refuse pour autant à céder au conformisme de certains de ses confrères pour qui la peur des délocalisations serait irrationnelle car non confortée par les statistiques. Son mérite essentiel est d’avoir essayé de comprendre l’écart qui sépare la mesure du problème par les économistes et sa perception par les citoyens.
Son argumentaire repose sur quatre points essentiels : globalement, il adhère à l’idée selon laquelle les délocalisations au sens strict ne sont pas un processus d’une ampleur considérable. Mais il nuance sensiblement cette interprétation par la prise en compte de plusieurs facteurs inédits :

  • le premier tient au fait que la demande mondiale tend à se concentrer dans les pays à bas salaires. Or cet élément est d’une importance considérable car il ne peut qu’inciter les entreprises à aller vers ces marchés, rendant plus difficile la distinction entre délocalisations et implantations à l’étranger. La dynamique de création d’emplois se déplace vers les pays émergents. Elle contraste avec la perception d’une raréfaction de ce même emploi au Nord, même si cette perception est à nuancer et même si les deux phénomènes n’entretiennent pas de relation directe de cause à effet.
  • la seconde nouveauté est à rechercher dans le fait que les délocalisations concernent désormais les activités de service –et non plus seulement l’industrie- et qu’elles affectent potentiellement des travailleurs qualifiés. L’informaticien européen ne peut plus désormais se considérer comme protégé par le simple fait qu’il est qualifié.
  • une troisième explication à l’amplification potentielle des délocalisations est à rechercher dans les progrès considérables de la technologie, qui permettent aux entreprises de décomposer à l’extrême la chaîne de création de valeur à travers le monde sans difficulté majeure.
  • enfin, il convient de prendre en compte un dernier élément de nature socio-politique qui tient au fait que certains pays émergents et fondamentalement la Chine, sont engagés dans un processus de rattrapage économique de grande ampleur sans que celui-ci s’accompagne d’un relèvement proportionnel des salaires et des normes sociales. Or si l’écart de productivité entre la Chine et ses concurrents s’amenuise et que les écarts de salaires restent sensibles, il en résultera un réel handicap pour les économies du Nord.

 

Tôt ou tard apparaîtra donc le problème du lien entre les performances économiques de la Chine et son système socio-politique et la manière dont les pays occidentaux poseront la question. Mieux vaut donc s’y préparer.

 

L’écart entre la manière dont les économistes mesurent et pensent les problèmes et la façon dont les citoyens les perçoivent ne pourra jamais être comblé car il existera toujours une différence fondamentale entre le « savoir complexe » et la « réalité vécue ». Rien ne sert donc de disqualifier l’une pour valoriser l’autre. Mais rien ne nous empêche d’envisager de comprendre cet écart pour tenter de le réduire. C’est ce que En Temps Réel a demandé à Lionel Fontagné de faire. Et c’est avec rigueur qu’il se livre dans les pages qui suivent à cet exercice délicat.

L'auteur

homme

Lionel Fontagné

Professeur d’économie à l’Université de Paris I