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De l’ordre global à la justice globale : vers une politique mondiale de régulation (II).

Les défaillances économiques, sociales et environnementales de la globalisation appellent de nouvelles politiques publiques globales. Jean-Michel Severino et Olivier Charnoz avaient appliqué cette conviction à l’aide publique au développement dans un Cahier, publié en mars dernier et intitulé « De l’ordre global à la justice globale: vers une politique mondiale de régulation (I) ». Le détour théorique qu’ils opéraient sur les finalités du développement (« l’ordre juste global ») venait à point nommé pour affirmer l’importance des politiques de développement dans un contexte international et domestique déjà difficile, que la crise alimentaire et la revue générale des politiques publiques rendaient soudain très contraignant.

Les mois derniers ont confirmé la justesse de leur conviction. D’une part parce que la crise financière a conduit à un ralentissement généralisé des économies des pays industrialisés, qui lui-même aggravera la situation des pays en voie de développement : la baisse future des recettes de leurs principales exportations limitera les revenus de leurs entreprises et de leurs autorités publiques ; le ralentissement mondial limitera les investissements directs dont ils pouvaient bénéficier et les revenus que leur transféraient leurs migrants installés au Nord. D’autre part parce que cette crise a plus que jamais fait des pays en voie de développement des « éléments de la solution ». Le G 20 l’a montré. Alors qu’une large partie des économies développées est entrée en récession, l’économie des pays en développement continue de croître très significativement : leur réserve de croissance en a fait des amortisseurs de la crise essentiels. Ce double contexte redonne aux agences de développement un rôle contra cyclique capital dans la crise actuelle.

En Temps Réel se réjouit donc que Jean-Michel Severino et Olivier Charnoz approfondissent dans ce second volume les conséquences normatives et opérationnelles de leur réflexion antérieure sur l’ordre juste global. Loin de déplorer ou de nier stérilement la complexité de l’action collective internationale, leur premier mérite est de s’employer à définir des visions éthiques susceptibles d’animer la régulation globale d’une façon réaliste, en prenant pour cadre un monde résolument complexe. Ce Cahier leur permet de conceptualiser dans cet esprit la complexité de l’action collective internationale par la notion « d’action hypercollective » puis de définir les lignes principales d’une théorie de la « coordination hypercollective ». Ils passent ensuite en revue les fonctions et les coûts de cette action ainsi que certaines des principales novations instrumentales qui pourraient la servir. Ils concluent leur analyse sur deux problématiques sectorielles impérieuses : la lutte contre la pauvreté et la santé publique internationale.

De leur réflexion, on retirera d’abord une boîte à outils d’idées et d’instruments pour démêler l’écheveau complexe des acteurs de la coopération. Certaines idées ici reprises commencent à être acceptées, comme c’est le cas pour le « discours participatif » dont ils font un élément essentiel de la régulation de demain. Mais plusieurs sont inédites, avant tout celle même d’« action hyper-collective » par laquelle ils rendent compte de ce que la coopération est désormais polycentrique et de la nécessité de renouveler les modalités de l’action publique globale. Dans cette perspective, les Etats conservent une responsabilité devant la communauté internationale en tant que fournisseurs de services publics globaux et « stratèges » de l’action hyper-collective. Mais les auteurs pensent que l’action des Etats doit prendre de nouvelles voies.

Ce Cahier permet de mieux juger certaines évolutions actuelles de l’aide au développement. En ce qui concerne les modalités d’aide par exemple, le développement de « projets » et autre « assistance technique » a laissé place aux aides budgétaires et à l’action des acteurs non- étatiques. Le fait, bien souligné par les auteurs, que les objectifs de la régulation globale portent davantage sur les personnes que sur les Etats permet de comprendre cette évolution. 2 Autre exemple parmi beaucoup d’autres, les analyses ici menées permettent de comprendre pourquoi les fonds globaux sectoriels sont devenus des instruments aussi appréciables pour cibler des biens publics mondiaux précis.

Les conclusions de ce Cahier ne sont pourtant pas figées. Dans le domaine de la lutte contre la pauvreté, les auteurs s’engagent certes pour que le mécanisme redistributif de solidarité mondiale dépasse les seuls transferts sociaux mais ils laissent ouverte la question de savoir si l’action hyper-collective rendra les voies du développement plus créatives ou les obstruera par des coûts administratifs prohibitifs. Quelles que soient leurs conclusions, il reste que les concepts introduits par Jean-Michel Severino et Olivier Charnoz aident à éclairer d’une façon inédite et opérationnelle beaucoup d’enjeux futurs du développement. Emblématique à cet égard sont les remarques finales sur la santé et les fléaux transmissibles : la formalisation des auteurs permet de comprendre pourquoi la production de consensus et de transparence sont au cœur des enjeux du développement, et pourquoi il faut militer pour une approche plus territoriale du développement ou l’institution d’un « GIEC » de la santé publique.

L'auteur

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Jean-Michel Severino

Directeur général de l’Agence Française de Développement (AFD)

Jean-Michel Severino est le directeur général de l’Agence Française de Développement (AFD). Inspecteur général des Finances, il a été précédemment directeur du développement au ministère de la Coopération, puis vice président de la Banque mondiale en charge de l’Asie.

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Olivier Charnoz

Chercheur

Olivier Charnoz a été conseiller auprès de Jean-Michel Severino entre 2002 et 2007. Il est aujourd’hui chercheur de l’AFD, invité au Centre for the Study of Global Governance de la London School of Economics.