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Pour en finir avec un faux débat : les statistiques ethniques.

En mars dernier, le commissaire à la diversité proposait au directeur de l’Institut national d’études démographiques, François Héran, de présider un comité pour la mesure et l’évaluation des discriminations. Ce comité proposera courant septembre 2009 des catégories d’observations pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations.

 

On fait grand cas depuis des mois de l’éventualité qu’il conduise à l’instauration de « statistiques ethniques ».

 

Seule cette méthode de comptabilisation des Français et des étrangers résidant en France selon des catégories ethno-raciales permettrait, disent ses défenseurs, de reconnaître le caractère ethno-racial de nombreuses discriminations et de commencer à y remédier. Ses censeurs y voient au contraire le risque, trop dangereux pour être pris, de réifier des appartenances et, partant, de racialiser la société française.

 

Mais l’essentiel est ailleurs : par les polémiques qu’il a nourries, le débat sur les statistiques ethniques, au lieu d’y préluder, a fini par préempter la question des discriminations. Or à force de s’affairer pro et contra sur la mesure de la diversité, c’est paradoxalement le combat opérationnel contre les discriminations qu’on a négligé.

 

La lutte contre les discriminations était déjà au cœur des Cahiers de Louis Schweitzer (décembre 2007), Géraldine Faes et Stephen Smith (novembre 2007) et Jamin Raskin (octobre 2004). En Temps Réel se réjouit donc que l’étude inédite de Rahsaan Maxwell et sa préface par Patrick Weil ici présentées contribuent à reposer le débat sur les statistiques ethniques dans la ligne qu’il n’aurait jamais dû quitter : la lutte effective contre les discriminations.

 

Patrick Weil, qui avait refusé de siéger à la commission Héran, livre ici les raisons fortes, législatives, constitutionnelles et stratégiques, de son refus des statistiques ethniques. Mais comme il le rappelle, l’essentiel à ce stade du débat public est bel et bien de sortir de la sclérose de la polémique.

 

Or le travail de Rahsaan Maxwell, qu’il introduit, montre avec brio qu’au lieu de débattre on aurait mieux été inspiré d’utiliser des instruments existants. Il est piquant de noter que ce travail a été mené par un chercheur américain et sur le fondement de l’échantillon démographique permanent (EDP), qui contient aujourd’hui des données sur près de 900 000 personnes, et a été mis en place par l’INSEE en… 1968.

 

Outre les résultats très intéressants auxquels il conduit sur le déclassement social, l’employabilité, les qualifications, la participation électorale selon l’origine de l’immigration, son article invite à agir dans deux directions.

 

D’une part, des données existent. Il faut les trouver et mieux les exploiter pour démontrer l’existence de discriminations dans les entreprises, les institutions publiques et l’enseignement supérieur : comme le rappelle fortement Patrick Weil « si une enquête menée avec les données fondées sur les lieux de naissance et la nationalité des personnes et de leurs ascendants indique que des diplômés de l’enseignement supérieur d’origine africaine ou antillaise titulaires d’un mastère de gestion ont, toutes choses étant égales par ailleurs, deux fois moins de chances d’être cadres dans une entreprise privée, que les mêmes diplômés d’origine métropolitaine, a-t-on besoin de connaître le nombre exact de noirs dans cette entreprise pour en conclure que les personnes au phénotype noir subissent des discriminations? »

 

Sur cette base, des progrès opérationnels peuvent ensuite rapidement être faits. Rahsaan Maxwell propose de faciliter l’accessibilité de l’échantillon démographique permanent. Patrick Weil soutient que le type de données collectées par l’EDP puisse être utilisé pour mesurer les discriminations tant dans les secteurs privé que public et propose de renforcer les pouvoirs et les moyens de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations.

 

En Temps Réel est heureux d’apporter une contribution novatrice et pragmatique à un débat de grande actualité qu’encombrent trop souvent des querelles de principe, alors que beaucoup peut déjà être étudié et fait avec les instruments existants.

 

Les auteurs

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Rahsaan Maxwell

Assistant Professor of Political Science

Rahsaan Maxwell est Assistant Professor of Political Science à l’University of Massachusetts, Amherst.

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Patrick Weil

Directeur de recherche au CNRS

Patrick Weil est Directeur de recherche au CNRS (centre d’histoire sociale du 20ème siècle).